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Conspirationnisme & Pop Culture

Debunke moi si tu peux !

Le faux, de la diffamation au charlatanisme, remontent à l’Antiquité. Le premier comme outil politique visant à discréditer un adversaire, le deuxième comme moyen commercial, exploitant les craintes, les inquiétudes ou la crédulité des uns et des autres. Le faux fait depuis longtemps partie de la civilisation occidentale. Pourtant, son pendant inverse, celui qui consisterait à déconstruire un discours faux ou amener affirmer son propos par des éléments vérifiables, semble arriver tardivement dans la culture européenne. Jusqu’aux XVII et XVIIIè siècles, la justice s’accommodait très bien de « demi-vérités »1 lors des procès, et les aveux pouvaient s’arracher sous la torture (et l’on peut douter de la sincérité d’un tel aveu2). Avec le XIXè siècle naissent l’enquête et le métier de détective, et avec eux le développement des preuves matérielles, puis plus tard, scientifiques.

Il faut attendre le XXè siècle pour voir apparaître les prémices de ce que l’on qualifie aujourd’hui de « debunk » (debunking, debunkage, debunkare). « Debunker » (dans sa francisation), c’est exposer le caractère faux ou exagéré d’une idée ou d’un propos3. Si Cicéron (-106 – -43) ou Sextus Empiricus (160-210) peuvent être perçus comme des pionniers du « debunk », il s’agit plus vraisemblablement de scepticisme et de suspension du jugement qu’une véritable démarche de déconstruire un propos.

Parmi les premiers debunkers contemporains, se trouve le magicien Harry Houdini, qui exposait les mystiques de son époque4. Puis les noms s’enchaînent, Carl Sagan, James Randi, Martin Gardner, Ray Hyman, Phil Blait, etc… Extra-terrestres, mediums, parapsychologie et pouvoirs magiques, le debunk s’attache, par la vulgarisation scientifique et quelques expériences, à démontrer le caractère faux, ou du moins les éléments faux de ces idées.

Jusque dans les années 80, le conspirationnisme n’attirait que peu les debunkers, faisant principalement l’objet de satires ou de parodies (comme la trilogie Illuminatus!). Mais le choc des attentats du 11 septembre 2001 voit les hypothèses du complots décoller (sic), suivies par le debunk de ces mêmes hypothèses. Aujourd’hui, quand une hypothèse conspirationniste émerge, elle trouve rapidement son reflet debunké.

Article contre article, vidéo contre vidéo, tweet contre tweet, chaque hypothèse trouve son antithèse.

Pourtant les hypothèses du complot ne faiblissent pas.

On voit même des debunkers verser dans des remises en question de disciplines scientifiques établies ou se rapprocher d’autres formes de narrations politiques aux accents conspirationnistes. Moins frontales et plus scientistes, mais néanmoins porteuses d’une volonté politique plus orientée qu’honnête.

Une question s’impose alors : quelles sont les limites du debunk ?

Le « debunk » touche de nombreux domaines, on l’a vu. Le « debunk » des hypothèses conspirationnistes repose principalement sur l’analyse des « preuves » avancées par ces hypothèses. Explications scientifiques (physique, histoire, chimie, sociologie, etc), (re)contextualisation, hypothèses différentes, ajouts d’éléments, comme dans un grand procès ou une partie s’attache à démonter la validité des arguments de la partie d’en face et démontrer la validité des nôtres.

Argument contre argument, j’ai raison et vous avez tort.

Il apparaît presque une forme de caricature de démarche scientifique où, en présence de deux affirmations contradictoires, la conclusion est forcément que l’une est vraie, et l’autre fausse. Ce que vous percevez comme une information fausse venant de moi est peut-être le fait de ma méconnaissance d’un sujet, qu’il s’agisse d’un manque d’informations, que l’on m’ait menti sur un sujet, ou toute autre raison…

Pour le dire plus directement, si vous me mettez le nez dans mon caca, il y a peu de chances que je change d’avis -même si vous m’avez déstabilisé-, et je doute que vous appréciez que j’en fasse de même en retour.

Les confrontations d’argumentaires, dans les débats ou dans les contenus interposés finissent par beaucoup ressembler à un gigantesque concours de bites5.

« Debunker » un sujet ou une discipline toute entière prend du temps. Mais arrive un moment où l’on semble avoir fait le tour, où nos arguments se répètent, ou on finit peut-être par se lasser. Le « debunk » se déplace, et l’on aborde un autre sujet, une autre discipline. Un environnement qu’on ne maîtrise pas forcément, un domaine où nos outils ne sont pas forcément les plus utilisables.

Toutes les sciences n’ont pas les mêmes expériences, les mêmes approches, les mêmes protocoles, les mêmes données… Un astrophysicien ne peut pas s’improviser sociologue, un historien ne peut pas devenir médecin en quelques semaines, un avocat n’est pas géologue, et un biologiste peut être une quiche en neurologie.

On peut même être prix Nobel de Médecine, et occasionnellement dire de la merde6.

On voit éclore depuis plusieurs sur années sur internet, dans les blogs, podcast et plateformes vidéos, des étiquettes revendiquées de « rationnel », « esprit critique » ou « scepticisme ». Brandir un de ces termes comme un étendard de bataille, c’est implicitement mettre la personne en désaccord comme étant irrationnelle, sans esprit critique, ou dogmatique.

On connaît l’argument d’autorité7, On pourrait créer un corollaire, celui de l’autorité auto-proclamée.

Et l’écueil est là. Le conspirationnisme fait preuve d’esprit critique ET de scepticisme. Contre les institutions, les discours officiels ou les experts. Quant à la Raison™, cette dernière a été reprise et adaptée à différents courants de pensée, passant d’Aristote à Schopenhauer, de Kant à Spinoza, de Descartes à Hegel, la rendant donc malléable à de nombreuses approches. La rationalité semble relever de la construction, philosophique, politique, psychologique ou théologique, elle n’est pas un objectivité absolue et déconnectée du monde. Deux rationalités pouvant être différentes, ne pas définir ce que l’on entend par « rationnelle » (démarche, approche, etc) peut donner une sensation de mot-clé arboré comme un bouclier plus que comme un outil de réflexion.

Les scientifiques peuvent avoir la plus grande rigueur sur des questions de chimie, de physique ou de génétique, on en voit certains faire des ronds de jambe et des pirouettes quand le sujet leur échappe, ou pire, quand il est question de remise en question de pratiques personnelles, contredisant les volontés d’esprit critique ou de rationalité affirmées précédemment.

Le « debunk » constant des détournements des sciences, des hypothèses conspirationnistes ou même des approximations et raccourcis semble toujours avoir un train de retard. Il est une réponse à une question qui n’a pas vraiment été posée.

Attention cependant, le « debunk » des mensonges politiques explicites reste indispensable8.

Mais celui des hypothèses conspirationnistes ou pseudo-sciences apparaît comme, au mieux une lutte éternelle pour un statu quo idéologique, au pire une forme de mépris pour une vision du monde qui n’est pas la nôtre. Le « debunk » pour le « debunk » est, sinon vain, une façon de prêcher les personnes déjà convaincues, comme une façon de se rassurer. C’est vider un seau sous la pluie et s’étonner qu’il est à nouveau remplit une heure après. Dans sa forme la plus virulente, le « debunk » revêt une forme de dogmatisme, où notre Raison écrase celle, inférieure, des autres. Un dogmatisme scientiste qui rejette les nuances, les ambiguïtés, voire d’autres sciences.

Le fanatisme ou l’adoration ne sont pas l’exclusivité des religions, la Science™ a elle aussi ses moines-soldats qu’elle n’a jamais réclamée.

Plutôt que de dire que l’autre a tort (si il a tort), attitude qui relève d’un militantisme négatif, permettre aux personnes hésitantes ou sans avis de se faire leur propre avis, en somme, un militantisme positif. La vulgarisation scientifique (même si celle-ci n’est pas neutre, la simplification d’un principe scientifique relève déjà d’une question de choix), comment comprendre et traiter une information, comment comprendre et utiliser une source un article scientifique, toutes les sciences ne s’appréhendant pas de la même façon…. et ne pas faire l’erreur de s’enfermer dans l’idée que la Science™ est neutre, ce qui est déjà une position politique.

Mais aussi tenter de comprendre ce qui amène une personne à ce qu’elle défend. Qu’est-ce qui amène une personne à adhérer à une hypothèse du complot ? Qu’est-ce qui m’amène à ne pas adhérer à cette même hypothèse ? Pourquoi je crois à cette idée, ce discours, ce site, et pas toi ? Qu’est-ce qui nous amène au conspirationnisme ? Qu’est-ce qui nous amène à la science ? A une science et pas une autre ? Que tout n’est pas question de bêtise ou de moutonnerie (ça me rappelle un truc). D’ailleurs, le Debunking Handbook9 défend, entre autres, une démarche positive, par le choix des mots (en évitant les connotations négatives) ou en faisant preuve d’une forme de bienveillance (=/= condescendance) envers la personne en face de nous.

Ce que nous défendons, et comment nous le défendons, en dit plus sur nous que toutes les étiquettes que nous pourrons nous coller.

Incarner ses idées est parfois plus efficace que les défendre, être non pas un modèle, mais un exemple, une « propagande par l’acte »10.

1 FOUCAULT Michel, Surveiller et Punir, Gallimard, 1975

2 EKMAN Paul, Je sais que vous mentez, Michel Lafon, 2010 (première édition 1985)

3 https://www.collinsdictionary.com/dictionary/english/debunk

4 https://web.archive.org/web/20080325140204/http://www.csicop.org/articles/19991214-century/

5 Les milieux « debunk » et conspirationniste sont d’ailleurs très majoritairement masculins, étonnant, non ?

6 https://www.sciencepresse.qc.ca/actualite/covid-19-depister-desinfo/2020/04/21/raison-parce-prix-nobel-faux

7 https://fr.wikipedia.org/wiki/Argument_d%27autorit%C3%A9

8 Je salue au passage le travail de « Debunkers des rumeurs/hoax d’extrême-droite » http://www.debunkersdehoax.org/

9 https://www.skepticalscience.com/docs/Debunking_Handbook.pdf

10 DE CLEYRE Voltairine, Les barrières de la liberté, conférence prononcé le 15 mars 1891, cité in, DE CLEYRE Voltairine, D’espoir et de raison, écrits d’une insoumise, textes réunis par Norman Baillargeon et Chantal Santerre, Lux Editeur, 2008

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